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Adhésion à l’OCDE : le Maroc sera-t-il prêt d’ici 2040 ?

26 mai 2026 Les Eco

Porté par une dynamique industrielle et institutionnelle en forte accélération, le Maroc pourrait envisager une adhésion à l’OCDE à l’horizon 2040, selon une étude du Policy Center for the New South signée Eugène Berg. Le Royaume pourrait même déposer officiellement sa candidature entre fin 2030 et printemps 2031, dans le sillage de la Coupe du monde 2030, afin de capitaliser sur l’élan diplomatique, économique et médiatique généré par l’événement.

Le scénario peut sembler ambitieux, presque audacieux à l’échelle du continent africain. Pourtant, il est désormais posé noir sur blanc dans une étude très complète publiée par le Policy Center for the New South. Intitulé «Vers l’adhésion du Maroc à l’OCDE : enjeux, réformes et perspectives», ce Research Paper, signé par Eugène Berg et paru il y a quelques jours, esquisse une trajectoire claire : celle d’un Maroc qui pourrait rejoindre l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) à l’horizon 2040.

L’enjeu dépasse largement la dimension symbolique. Une adhésion à l’OCDE reviendrait à voir entrer le Royaume dans le cercle des économies considérées comme les plus structurées en matière de gouvernance, de compétitivité, de standards institutionnels et de politiques publiques. Selon l’étude, le Maroc pourrait envisager une adhésion à l’OCDE à l’horizon 2040 avant de consolider, dans la décennie suivante, son entrée durable dans la catégorie des pays à revenu intermédiaire supérieur, à condition de maintenir sur la durée une croissance annuelle moyenne de 4 à 4,5%.

Longtemps perçue comme le club des grandes démocraties industrielles occidentales, l’OCDE a progressivement élargi son périmètre à plusieurs économies émergentes. Le Mexique, la Corée du Sud, le Chili, la Colombie ou encore le Costa Rica ont ainsi rejoint l’organisation au fil des dernières décennies. Pour Eugène Berg, le Maroc pourrait désormais s’inscrire dans cette dynamique, en devenant potentiellement l’un des tout premiers grands pays africains à intégrer l’institution.

Rabat part déjà avec plusieurs longueurs d’avance 
L’étude insiste sur un point central : le Maroc ne partirait pas de zéro. Bien au contraire. Le Royaume bénéficie déjà d’un positionnement particulier vis-à-vis de l’OCDE, rare pour un pays africain non membre. Le Maroc entretient des relations structurées avec l’organisation depuis 2005. Surtout, Rabat figure aujourd’hui parmi les quatre États disposant d’un «Programme-pays» avec l’OCDE, aux côtés du Kazakhstan, de la Malaisie et du Pérou.

Ce statut avancé permet au Royaume de participer à une partie importante des travaux techniques et des réflexions stratégiques de l’organisation. L’étude souligne même que le Maroc est «le seul État dont le programme de coopération avec l’OCDE est passé au stade supérieur». Une avance qui, selon Eugène Berg, pourrait constituer un véritable avantage compétitif dans une future procédure d’adhésion.

Cette relation s’est encore renforcée ces dernières années. En septembre 2024, un nouveau protocole d’accord a été signé à Rabat par Aziz Akhannouch et Mathias Cormann, Secrétaire général de l’OCDE, afin d’approfondir la coopération autour de plusieurs priorités stratégiques : gouvernance publique, investissement, croissance économique ou encore développement territorial.

Dans le même temps, l’OCDE a ouvert un bureau à Rabat et consacré au Royaume sa première étude économique détaillée (toujours en septembre 2024). Rabat participe déjà à une partie des travaux des comités techniques de l’organisation, avec un statut d’«associé», de «participant» ou d’«invité» selon les instances concernées. Une manière, déjà, de familiariser l’administration marocaine avec les standards et méthodes de l’OCDE.

Derrière l’OCDE, une transformation structurelle bien plus large 
L’adhésion à l’OCDE ne constitue pas uniquement une reconnaissance diplomatique ou économique. Elle implique une transformation profonde des politiques publiques et de l’architecture institutionnelle du pays candidat. L’étude rappelle que l’organisation agit comme un immense mécanisme de normalisation des bonnes pratiques internationales. Fiscalité, lutte contre la corruption, gouvernance d’entreprise, environnement des affaires, politique éducative, concurrence, transition énergétique ou encore investissement : l’ensemble de l’appareil économique et réglementaire du pays est passé au crible.

L’OCDE fonctionne ainsi comme une forme de «label» international de crédibilité économique et institutionnelle. Pour un pays candidat, l’enjeu est aussi d’envoyer un signal fort aux investisseurs internationaux quant à la solidité de ses réformes et à la stabilité de son environnement économique. Selon Eugène Berg, cette perspective pourrait agir comme un puissant accélérateur de modernisation pour le Maroc, notamment dans les domaines de la gouvernance publique, de la compétitivité industrielle et de l’innovation technologique.

Des fondamentaux déjà solides 
L’étude dresse un tableau relativement favorable de la trajectoire économique du Royaume. Plusieurs éléments sont présentés comme autant d’atouts susceptibles de crédibiliser une future candidature marocaine. La position géostratégique du Maroc apparaît d’abord comme un avantage majeur. Situé au carrefour de l’Europe, de l’Afrique et de l’Atlantique, le Royaume a progressivement consolidé son statut de hub logistique régional. Le complexe Tanger Med, devenu l’un des principaux ports de transbordement au monde, symbolise cette montée en puissance. L’auteur évoque également Nador West Med, le futur port de Dakhla Atlantique ainsi que le projet de tunnel sous le détroit de Gibraltar prévu à l’horizon 2040.

Sur le plan industriel, le Maroc est présenté comme l’une des économies africaines les plus avancées dans les chaînes de valeur mondiales. Automobile, aéronautique, batteries électriques, énergies renouvelables : plusieurs filières sont désormais considérées comme stratégiques. Le Royaume est notamment devenu le premier exportateur de véhicules vers l’Europe hors Union européenne, devant la Chine et le Japon.

Les investissements de groupes comme Renault, Stellantis, Airbus ou encore des industriels chinois des batteries sont mis en avant comme illustration de cette montée en gamme industrielle. L’étude insiste également sur l’attractivité croissante du Maroc pour les investissements directs étrangers. Selon les chiffres repris dans le document, le Royaume aurait capté près de 26 milliards de dollars d’investissements orientés vers des secteurs à forte valeur ajoutée.

La croissance seule ne suffira pas 
Mais, pour l’auteur, la dynamique économique ne pourra produire ses effets que si elle s’accompagne d’un renforcement des standards institutionnels. Le processus d’adhésion à l’OCDE exige, notamment, une amélioration de la gouvernance publique, une lutte renforcée contre la corruption, une consolidation de l’État de droit, un environnement plus favorable à l’entreprise et une montée en puissance de l’emploi qualifié et de l’inclusion économique.

L’étude souligne toutefois les progrès déjà réalisés par le Royaume. Le Maroc a récemment intégré la catégorie des pays à développement humain élevé selon le PNUD, avec un IDH dépassant pour la première fois le seuil de 0,700. Le document met aussi en avant la progression du Royaume dans l’indice Ibrahim de la gouvernance africaine, où le Maroc figure désormais parmi les pays africains les mieux classés.

Pour Eugène Berg, l’enjeu sera désormais de maintenir cette dynamique dans la durée afin d’éviter ce que la Banque mondiale appelle le «piège du revenu intermédiaire». Autrement dit : parvenir à transformer la croissance actuelle en véritable changement structurel fondé sur l’innovation et le capital humain.

Un parcours d’adhésion en huit étapes 
L’étude détaille également le mécanisme extrêmement exigeant qui encadre une adhésion à l’OCDE. Le processus repose sur un parcours technique et diplomatique en huit étapes, susceptible de durer entre sept et dix ans. Tout commence par une décision du Conseil de l’OCDE d’ouvrir officiellement des discussions avec le pays candidat. Une feuille de route est ensuite élaborée afin de fixer les modalités précises du processus.

Le pays doit alors remettre un «Mémorandum initial», vaste exercice d’auto-évaluation destiné à mesurer la conformité de sa législation et de ses pratiques avec les standards de l’organisation. S’ouvre ensuite la phase la plus lourde : les examens techniques menés par jusqu’à 26 comités spécialisés. Gouvernance, fiscalité, environnement, marchés financiers, concurrence, lutte contre la corruption, investissement, politique sociale ou encore transition climatique : pratiquement tous les domaines de l’action publique sont concernés. 
À l’issue de ces évaluations, les différents comités rendent des avis formels.

Sur cette base, le Conseil de l’OCDE décide, à l’unanimité, d’inviter ou non le pays à rejoindre l’organisation. Le Royaume devrait donc, selon l’étude, préparer dès maintenant un appareil administratif et technique capable de soutenir un tel chantier. Eugène Berg recommande notamment la création d’un groupe de pilotage de haut niveau placé auprès du chef du gouvernement, ainsi que la constitution d’un vivier de jeunes fonctionnaires spécialisés et trilingues capables de suivre les travaux des différents comités de l’OCDE.

Le Mondial 2030 comme rampe de lancement diplomatique 
L’un des aspects les plus intéressants de l’étude concerne le calendrier envisagé. Selon Eugène Berg, le Maroc pourrait attendre la Coupe du monde 2030 pour officialiser sa candidature. L’idée serait de profiter du rayonnement international de l’événement afin de renforcer l’image du Royaume et d’accroître sa visibilité diplomatique.

L’étude évoque ainsi un possible dépôt de candidature entre fin 2030 et printemps 2031. Une phase de consultations préparatoires pourrait auparavant être engagée avec les pays actuellement candidats à l’adhésion, comme le Brésil, l’Indonésie, la Thaïlande ou le Pérou. Le processus d’adhésion pourrait ensuite s’étaler sur une décennie, conduisant théoriquement à une entrée du Maroc dans l’OCDE autour de 2040.

Le Maroc, porte d’entrée africaine pour l’OCDE 
Au-delà de la seule trajectoire nationale, l’étude insiste enfin sur la dimension géopolitique du dossier marocain. Pour Eugène Berg, une éventuelle adhésion du Royaume permettrait à l’OCDE de renforcer son ancrage sur le continent africain. Le Maroc pourrait ainsi devenir une plateforme de dialogue entre l’organisation et l’Afrique de l’Ouest, notamment autour des questions d’intégration régionale, de gouvernance et de désenclavement du Sahel.

Le document fait notamment référence à l’Initiative Royale Atlantique, lancée par S.M. le Roi Mohammed VI en novembre 2023, et au rôle croissant du Royaume dans les infrastructures régionales, la logistique et les échanges continentaux. Dans cette perspective, Rabat ne serait pas simplement un futur membre supplémentaire de l’OCDE. Le Maroc pourrait progressivement s’imposer comme l’un des principaux relais africains de l’organisation, au carrefour entre l’Europe, l’Atlantique et le continent africain.

«Concernant les chances du Maroc d’adhérer à l’OCDE à l’horizon 2040, je pense qu’il existe plusieurs atouts en faveur du Royaume. Mais pour franchir ce cap, il faudrait investir massivement dans l’éducation, la lutte contre la corruption, la réduction des déperditions scolaires, la lutte contre la pauvreté et la marginalité, ainsi que dans l’amélioration de la qualité de l’administration, non pas uniquement à travers la digitalisation, mais aussi par une montée en qualité des ressources humaines administratives. 

Il faudra également élever le niveau des services fondamentaux, qu’il s’agisse du transport, de la santé, de l’éducation ou encore du logement. D’autres vecteurs d’adhésion consisteront à intégrer davantage les chaînes de valeurs mondiales et à décarboner l’activité économique. 

Il faudra aussi renforcer fortement le volet social, c’est une condition sine qua non pour pouvoir créer un équilibre entre croissance économique et croissance sociale au Maroc. Si le Maroc réussit ce défi d’adhérer à l’OCDE, cela constituerait un véritable label de confiance pour attirer davantage les investissements étrangers. 

Ce serait également un moyen, sur le plan du benchmarking, de comparer les critères de croissance et de développement du Maroc à ceux des pays membres de l’OCDE, avec l’appui d’experts qui appartiennent à cet organisme. In fine, le Maroc serait bien placé, tant sur le plan stratégique que géographique, pour jouer, grâce à cette potentielle intégration, un rôle de pont entre le Nord et le Sud.